Comment définir ce qui se cache derrière l’évidence d’une image ? Quel lien unit le geste instinctif du photographe à la quête spirituelle qui l’habite ?
Au fil d’un échange introspectif, Patrick Le Guen revient sur la genèse de son concept de l’Imparaître. Entre philosophie de l’instant et mystique de la lumière, il nous livre ici les clés de son triptyque artistique : la photographie, le dessin et l’écriture. Un dialogue dédié « au fin murmure du fond des âges » qui travaille le monde en silence, et dont l’auteur tente de restituer la trace.
Propos recueillis par Patricia, ma compagne sur le chemin
Qui mieux qu’une personne partageant ma route et mes questionnements pouvait m’aider à mettre des mots sur ce qui, souvent, échappe au langage ? Cet entretien est le fruit d’un dialogue avec Patricia. Sa connaissance de mon travail et sa présence à mes côtés m’ont permis d’approfondir le concept de l’Imparaître.

Patricia : Patrick, ton travail photographique et tes écrits s’articulent autour d’un concept que tu as nommé ‘l’Imparaître’ . Ce mot semble contenir une contradiction : est-ce une absence ou une autre forme de présence ?
Patrick Le Guen : L’Imparaître, c’est précisément ce « je-ne-sais-quoi » présent sous le voile du visible. Ce n’est donc pas une absence, mais bien une présence qui refuse de s’imposer, qui ne « paraît » pas au sens spectaculaire du terme. C’est une invitation à regarder au-delà de l’évidence. Dans ma pratique, c’est ce qui surgit quand l’image ne cherche plus à capturer un objet pour le posséder, mais à laisser transparaître un mystère, une émotion ou une trace d’indicible au cœur du quotidien.
Patricia : Tu dis souvent que ton acte photographique est instinctif, presque sans réflexion préalable. Comment se passe ce moment précis où tu décides de déclencher ?
P.L.G. : C’est une question d’instinct pur. Sur le moment, je ne suis pas dans l’analyse technique ou philosophique. Je suis dans une situation où quelque chose me prédispose à déclencher. C’est une résonance. Mon imaginaire et mes perceptions de la réalité entrent en dialogue avec la situation telle qu’elle s’offre à mon regard. L’intention est là, celle de capter une situation, mais elle est portée par une force discrète qui me traverse. La réflexion, elle, vient toujours après.
Patricia : On retrouve cette dimension dans ta série sur les « Visages ». Dans l’exposition « Au-delà du visage », on sent que tu cherches autre chose que la simple ressemblance. Que tentes-tu de faire « imparaître » dans un portrait ?
P.L.G. : Le visage est le lieu ultime de l’humain où une lumière intérieure affleure à la surface, mais c’est aussi un masque. Aller « au-delà », c’est chercher cette part d’altérité et de sacré qui réside en chacun. Je ne cherche pas à saisir une identité sociale, mais à laisser émerger une disponibilité intérieure, une présence silencieuse. Un visage qui « imparaît » est un visage qui commence à révéler sa part de nudité et d’éternité.

Patricia : Tu as évoqué dans tes réflexions l’idée d’une lumière intérieure présente en chacun de nous. Est-ce que cette lumière est celle qui guide ton regard ?
P.L.G. : Je la ressens comme une présence discrète qui change mon regard sur le monde et donc, forcément, mon agir. Dans mon travail, j’essaie d’être disponible à cette présence silencieuse. C’est un grand mystère : cette lumière nous précède, car elle porte en elle l’origine même de l’univers. Elle est là, comme une promesse d’éternité, au sein même de nos limites humaines et de nos fragilités.
Patricia : Tu découvres et comprends souvent tes photos « après coup ». Qu’est-ce que cela t’apprend sur ton propre cheminement ?
P.L.G. : C’est une expérience où je ne suis pas au centre de l’action. Découvrir le sens d’une photo des jours ou des semaines, voire des années plus tard, me confirme que je ne suis que le témoin — le serviteur d’une vision, si je puis m’exprimer ainsi. L’image me révèle parfois des détails, des éléments que je n’avais pas consciemment vus. Cela rejoint ma compréhension de l’existence : nous marchons sur notre chemin, souvent avec beaucoup d’inconscience, et ce n’est qu’après coup que le sens se révèle, comme si notre itinéraire personnel était enveloppé par une dimension qui le dépasse.
Patricia : Dans ton manifeste, tu parles de l’échec nécessaire de l’artiste. Est-ce que l’Imparaître est aussi une acceptation de l’inachevé ?
P.L.G. : Absolument. Toute expression artistique est vouée à une forme d’échec car on ne peut jamais traduire parfaitement toute l’étendue et la richesse d’une perception intérieure. Mais c’est un échec lumineux. C’est parce que l’œuvre reste inachevée et laisse transparaître un espace indicible qu’elle permet à l’esprit de s’élever. Dans cette brèche peut alors advenir une beauté « numineuse ». Plutôt que de viser la perfection, mon travail s’attache à frayer des passages vers une dimension mystérieuse ou poétique.

Patricia : Pour conclure, on remarque sur ton site que la photographie ne va jamais seule : elle n’est jamais une fin en soi. Elle dialogue avec le dessin et l’écriture, notamment à travers tes textes que tu appelles ‘Les Heures‘. En quoi ces trois pratiques sont-elles nécessaires à ton expression de l’Imparaître ?
P.L.G. : Ces approches sont les trois volets d’une seule et même quête. Là où la photographie saisit l’instant d’une situation, le dessin invite à un tutoiement plus patient avec l’indicible. L’écriture, quant à elle, prolonge le regard et creuse le mystère ; elle offre, au travers de ce que j’ai appelé « Les Heures », des moments de pause introspective où je déploie les échos que l’image a fait naître. Ces trois pratiques me sont nécessaires, car elles m’invitent à explorer ma part d’ humanitude. Ensemble, elles témoignent de ma contribution à ce que j’appelle le dialogue entre le visible et l’invisible, entre la lumière et l’ombre, au cœur même de l’Imparaître.
Vannes, le 30 décembre 2025.
Le chemin continue…
Cette quête de l’Imparaître n’est pas un but que l’on atteint, mais une manière d’habiter le monde. Elle est cette attention constante au germe lumineux qui croît en nous et autour de nous, se révélant dans la discrétion d’un visage croisé ou d’une lumière qui décline. Je vous invite à poursuivre ce voyage à travers mes portfolios, en laissant votre propre regard s’attarder là où le visible vacille. Peut-être y trouverez-vous, vous aussi, l’écho d’un silence qui parle.
