Vannes, le 1er décembre 2025
Un ami, versé dans la psychanalyse et ancien prof de surcroît, a cru bon de m’expliquer le sens de l’un de mes textes où je faisais ce constat : « La pleine lumière est insoutenable pour l’œil, nul regard ne peut s’aventurer au-delà de l’insoutenable clarté sous peine d’en revenir aveuglé ». Ainsi me dit-il : « C’est la malheureuse aventure de Sémélé qui a demandé à son amant, Zeus, de pouvoir le contempler dans toute sa puissance et sa réalité. Elle fut foudroyée. Et son fils, Dionysos, ne survécut que parce que Zeus l’enferma dans sa cuisse. C’est le Dieu ‘deux fois né’. C’est le Dieu du théâtre en Grèce et celui de la créativité dans l’ivresse et l’excès. Etre aveuglé par le soleil-Zeus, symbole d’une conscience absolue, peut faire naître ‘ce qui dépasse parfois la possibilité de voir’ dans une affirmation, un oui à l’absolu de la vie associé à la création artistique. »
Vous pouvez imaginer mon embarras, car ma pratique artistique est une immersion dans l’« Imparaître », où je me tiens éloigné autant que possible des théories et des explications toutes faites. Je cherche à manifester, par l’image, le geste et l’écriture, les perceptions que j’éprouve dans mon contact avec les êtres et les choses. Mon embarras est total lorsque ma démarche est confrontée au réductionnisme professoral : ce besoin de plaquer une « explicative définitive » avec un sentencieux « Voilà pourquoi vous pensez ainsi ».
Cher ami psychanalyste, je connais le funeste mythe de Sémélé et le prix à payer pour l’intrusion en des territoires qui ne sont pas les nôtres, qui relèvent d’une autre nature, d’une autre dimension. Il existe heureusement, la nature est bien faite, des limites ontologiques entre soi et le tout autre, dressant une frontière-contact qu’il est cependant possible de frôler, de côtoyer. C’est en ce lieu-limite que se manifestent des lignes de fuite qui nous incitent à nous « déterritorialiser ». Ces mouvements ne sont pas de simples évasions, mais de puissants processus actifs de création, de transformation, et d’affranchissement des structures établies générant du neuf. Cependant, le danger existe, car elle peuvent dévier en lignes de destruction, menaçant l’identité même avec le risque de chuter dans le chaos, le trou noir de la psychose. Tout cela, cher ami, je l’ai appris dans ma pratique artistique, dans mes expériences de vie, mais aussi tout comme vous, je peux l’imaginer, dans la fréquentation des philosophes.
Ceci dit, je m’interroge sur ce que peut apporter votre explicative ou justification de mon travail par la mythologie ou tout autre plan de référence (psychanalyse, sociologie…). Georges Braque avait cette formule claquante comme un éclair (ou un kōan zen) dans le pur ciel du vaste réel : « Les explications fatiguent la vérité ». D’où ma perplexité : le savoir explicatif, aussi intéressant qu’il puisse être en lui-même, est-il au service d’une œuvre, de sa vérité ou est-t-il au service de lui-même ou de celui qui l’énonce (fascination totalisante du savoir qui s’auto-entretient et s’auto-confirme) ?
Je reste convaincu que la vie vivante, la vie de l’esprit ne s’élabore pas sur un arrière-plan mythologique, il y a un autre plan bien plus profond. Certes, il y a eu l’entreprise freudienne comme tentative de fonder sur les grands mythes le fonctionnement de l’inconscient, mais Freud avait besoin, faute d’explicatives physiques, de donner une assise à sa théorie psychanalytique. La tentative freudienne appartient à Freud, elle n’est en rien un postulat universel faisant autorité. Mettre la mythologie comme source explicative de la vie de l’esprit, n’est-ce pas inverser l’ordre des causalités ? La mythologie comme l’art sont œuvres de l’esprit et s’originent dans un arrière-plan qui n’est autre que la Nature dont les forces visibles et invisibles, les lois connues et inconnues n’ont pas fini d’interroger l’esprit humain en quête de vérité. La tentation est toujours grande d’ériger en absolu des constructions intellectuelles qui ne sont que des médiations temporaires entre le Réel (inconnaissable) et la réalité (le Réel réduit à nos conceptions).

Je trouve un bénéfice bien supérieur à interpréter la mythologie comme la symbolisation et la divinisation des forces occultes de la Nature. Certes, les sciences modernes ont détrôné les divinités. Cependant, les forces obscures (ou invisibles) demeurent, et l’art (qu’il soit humble ou majeur), tout comme la dynamique et le mystère du vivant, n’en sont-ils pas l’expression la plus majestueuse et éblouissante ? Je ne vous cache pas que je porte en moi la nostalgie d’une source d’eau pure, régénérante. Je me demande, à la suite de Joseph de Maistre, quand surviendra le retour à « ces beaux jours où la science remontait à sa source ». Quand se dissipera le voile du savoir qui recouvre nos yeux ? Et quand de malvoyants que nous étions, nous redeviendrons des voyants ?
Cher ami, je vous exhorte à explorer le monde : laissez de côté vos certitudes et votre savoir académique et essayez de vous laisser toucher par l’insaisissable.
En ce qui me concerne, la photographie m’aide à recouvrer la vue, et dans ce que perçois et sens du vaste réel, il n’y a ni discours, ni théorie, ni mythologie, mais seulement la présence simple des choses, auréolée de mystère et de profondeur. Cela ne suffit-il pas ?

