Je ne photographie jamais seul. Que je le veuille ou non, je suis l’héritier d’une culture. Résonne toujours un dialogue silencieux avec celles et ceux qui ont, avant moi, capturé la lumière et le temps. Mon travail photographique actuel est aussi le fruit d’un regard fertile, ensemencé par des décennies de rencontres visuelles et d’émotions esthétiques.
Les bâtisseurs du regard : De la géométrie à l’instant
Depuis les années 80, ma sensibilité a été façonnée par les pères de la photographie humaniste. De Robert Doisneau à Sabine Weiss, je porte en moi cet héritage : un regard bienveillant sur l’humain et la quête permanente de ce moment magique où la grâce surgit du quotidien.
Mon regard s’est forgé à la discipline géométrique d’Henri Cartier-Bresson, tout en restant profondément marqué par l’œuvre d’André Kertész. Cartier-Bresson disait d’ailleurs de lui : « Tout ce que nous avons fait, Kertész l’a fait le premier », reconnaissant ainsi en lui la source originelle de notre quête commune.
Kertész, ce « maître absolu », m’a enseigné que la photographie est avant tout une mise en ordre du monde. Pour moi, l’influence de Kertész réside dans sa capacité à transformer le banal en une composition presque abstraite sans jamais perdre l’humanité du sujet. Dans mon travail, je poursuis cette « rigueur hongroise » : une ombre portée qui découpe le pavé ou une silhouette qui vient clore une perspective
La poésie du silence : Boubat et Batho
Si Kertész construit le cadre, Édouard Boubat vient y insuffler la vie. On l’appelait le « correspondant de paix », et c’est sa quête d’harmonie qui infuse ma pratique. Boubat m’a appris la « bonne distance » : un regard amoureux sur le monde.
Au cœur de cette généalogie, une figure occupe une place à part et essentielle : Claude Batho. Sa manière de contempler l’infra-ordinaire — une nappe, une trace sur une vitre, le silence des choses simples — a déplacé mon centre de gravité. À l’instar de Bernard Plossu et de ses « paysages intermédiaires », elle m’a appris que la poésie ne réside pas dans l’exploit, mais dans l’attention profonde portée au quotidien ; ce murmure des lieux et des objets que l’on traverse d’ordinaire sans les regarder.
« J’aime révéler le temps qui passe sur les choses. Je cherche à rendre sensible des instants très simples, à en retenir les silences. » (Claude Batho)
L’éblouissement et le fragment : Webb, Gruyaert et Gibson
Mais mon cheminement s’est aussi nourri de ruptures. Le passage à la couleur a été un choc sensoriel grâce à l’univers coloriste de Harry Gruyaert et à la complexité spatiale d’un Alex Webb. Chez eux, la lumière ne décrit pas, elle sculpte et parfois « brûle » le sujet pour n’en garder que la vibration.
Enfin, Ralph Gibson est venu bousculer ma conception du cadrage par la force du fragment. Il m’a appris la puissance du hors-champ : une photo est souvent plus forte par ce qu’elle cache. Son influence se retrouve aujourd’hui dans mes plans plus serrés, où je cherche à extraire un signe graphique du chaos ambiant.
En remontant le fil de ces influences, je m’aperçois que ma photographie est un territoire de métissage. Elle est une tentative de synthèse permanente : offrir une structure solide (Kertész) à un sentiment fragile.
Cultiver un regard fertile, c’est accepter que ces maîtres ne soient pas des ombres écrasantes, mais des phares. Ils ne me dictent pas quoi photographier, ils me rappellent pourquoi je le fais : pour transfigurer le banal en instant poétique.




